Bilguissa Diallo

Foniké, Billo, Adama... Quand la fiction préfigure la réalité guinéenne
2
25

Cela fait près de trois mois que Transhumances est paru aux éditions Elyzad. Depuis sa sortie, j'ai le plaisir de recueillir les impressions des lecteurs et libraires, partageant avec moi l'enthousiasme et l'émotion que ces personnages issus de mon imagination leur procure. C'est à la fois touchant et étonnant pour moi de voir des gens citer Adama, Awa ou Dalanda comme s'ils existaient dans la vraie vie, de voir que leur parcours, si fictif soit-il, a éveillé des émotions, à engendré de l'empathie, de la compréhension et du lien avec les lecteurs. A ce titre, mon objectif d'autrice est déjà atteint.
En revanche, il y a une dimension que je n'avais pas envisagé en écrivant ce livre : je n'avais pas imaginé que le destin de mon personnage Adama résonnerait autant avec celui de deux activistes bien réels et que les risques courus par ce jeune homme si attachant et charismatique seraient aussi similaires à ceux que courent les dissidents guinéens d'aujourd'hui. J'écris sur le réel pour décrypter l'histoire et témoigner des réalités sociales des gens qui me ressemblent. Au-delà de l'amour des mots et du verbe, la quête de sens et d'authenticité habite mon propos. Il était clair qu'en écrivant sur le drame du 28 septembre 2009, la critique sociale et politique était centrale dans ma démarche, c'est pourquoi j'encre mes personnages dans un décor existant et tangible. Pour autant, je reste surprise par le parallélisme de l'actualité et son téléscopage avec les lignes que j'ai imaginées en 2020, bien avant le coup d'état de Mamady Doumbouya et le retour des militaires à la tête de la Guinée. Pour ceux qui ne suivent pas l'actualité guinéenne ou qui n'ont pas lu Transhumances, voici quelques éléments de compréhension : Adama, mon personnage, est un activiste travaillant pour l'antenne guinéenne d'une ONG internationale luttant pour la démocratie. En septembre 2009, il décide (comme des milliers de ses concitoyens), de participer à la manifestation d'opposition de la société civile contre le capitaine putchiste Moussa Dadis Camara, qui se présente aux élections présidentielles guinéennes, rompant ainsi sa promesse de rendre le pouvoir aux civils après son putsch. L'événement tourne au drame et Adama s'engage dans une quête de justice au nom de toutes les victimes de la répression lors de la manifestation. Son engagement l'expose aux foudres du régime qui le traque jusque chez lui, provoquant son exil. Zoom dans le réel en 2024, la Guinée continue de s'enliser dans un contexte compliqué. Alpha Condé a dirigé le pays de 2010 à 2021, date à laquelle il se fait renverser par un putsch militaire, alors qu'il venait de rempiler pour un très contesté troisième mandat. Son successeur Mamady Doumbouya partage de nombreuses caractéristique avec Moussa Dadis Camara : jeune militaire fort en gueule, promettant de rendre le pouvoir après avoir redressé le pays, changeant rapidement d'avis après avoir goûté au pouvoir. Aussi, deux jeunes activistes de la société civile, Oumar Sylla (alias Foniké Mengué) et Mamadou Billo Bah, mènent des actions d'opposition au sein du FNDC (Front Nationale de Défense de la Constitution), et demandent à ce que les aspirations du peuple guinéen soit respectées. Ils manifestent, mobilisent, communiquent, tout comme le fait Adama dans mon livre. Il y a quasiment un an jour pour jour, des hommes armés pénètrent aux domiciles de Foniké Mengué et Billo Bah à la tombée de la nuit, se saisissent des deux hommes sous le regard médusé de leur famille qui tente de s'interposer. Ils les enlèvent purement et simplement ! Se représenter ce qu'ont pu ressentir les proches de ces gens, provoque une sorte de malaise chez moi, cela me fait froid dans le dos parce que j'ai imaginé des militaires venant menacer l'entourage de mon personnage chez lui, le recherchant et vandalisant le domicile de ses parents. Cela me semblait plausible au vu de l'histoire du pays et de la nature du régime que je décrivais dans mon texte. Je n'imaginais pas que ces lignes anticiperaient le destin réel de deux hommes. Aujourd'hui, on ignore toujours ce qu'il est advenu d'eux, s'ils vivent ou pas. Leurs familles ont attaqué le régime en justice, auprès de tribunaux internationaux. Ils se mobilisent pour qu'on ne les oublie pas. Mais les Guinéens vivent dans une réalité alter-native, où il est normal de disparaître sans que cela ne fasse de vague, avec un gouvernement qui dit ne rien savoir et enquêter (alors qu'il ne fait évidemment rien). D'autres voix dissonantes paient le prix fort le fait de critiquer le régime. Mohamed Traoré, ancien bâtonnier de Conakry, s'est vu infliger une bastonnade en bonne et due forme pour avoir démissionné et déclaré ne pas cautionner les actions du gouvernement. Des journalistes, des activistes se font tabasser ou disparaissent et les principaux dirigeants de parti d'opposition sont en exil ou enfermés. On ne prend même pas le soin de déguiser ces actions, on entraîne les gens dans des cachots où on les torture, comme jadis, au tant du tristement célèbre camp Boiro de Sékou Touré. Nous sommes face à un état prédateur qui a décidé que le destin de 10 millions de personnes lui appartenait, juste parce qu'ils ont les armes. Et le peuple est impuissant, résigné, anesthésié par quasiment sept décennies de politique défaillante et corrompue.
J'aurais franchement aimé ne pas être autant en phase avec l'actualité, que mes lignes ne soient qu'une critique de pratiques passées, révolues, et qu'elles symbolisent une mise en garde contre les dangers des régimes autocratiques. Si les écrivains ont une place si spéciale dans la société, c'est probablement pour leur capacité à plonger profondément dans la psyché humaine et à utiliser ce matériau que sont les histoires, pour réfléchir à la vie, aux trajectoires, aux carrefours qui forgent les destins, et à l'impact des actions personnelles et collectives sur l'avenir avec un grand A.
Aussi, l'analyse de cette actualité que j'aurais souhaité plus joyeuse et moins dramatique, le constat que le regard que je porte sur ces vies (personnelles et collectives) est pertinent, me conforte dans l'idée qu'il faut lire, réfléchir, échanger et s'engager collectivement, pour peser sur le futur. Oui ça peut coûter très cher, mais ne pas le faire coûte plus cher encore.
Car tant que des Foniké et Billo demeureront solitaires dans leurs actions, tant que des Adama devront fuir leur pays parce que la mobilisation n'a pas lieu ou est défaillante, il y aura des Dadis ou des Mamady pour décider qu'un pays entier leur appartient, et ce au détriment des millions de personnes qui sont pris en otage de leur pulsions prédatrices. Non, nous ne devons pas nous enorgueuillir d'avoir ce genre de pseudo "homme fort" à la tête de nos nations, ce n'est ni un progrès, ni l'assurance d'un futur heureux. Avec ce type de gens au pouvoir, on peut être assuré que les ressources seront mal partagées (voire pas partagées du tout), que les conditions du développement n'adviendront pas, et que le pays demeurera dans l'état latent dans lequel le néo-colonialisme l'a laissé : une nation minimaliste avec une élite qui participe au pillage, ne se soigne pas sur place, n'étudie pas sur place, investit mal sur place, et une majorité d'habitants qui survit à peine et meurt à petit feu de ces successions de régimes prédateurs et défaillants.
N'oublions donc pas Foniké et Billo, et réfléchissons à ce que notre impuissance face à leur disparition révèle de notre lâcheté collective. Et méditons sur l'impact à long terme de cette inaction.
Oui c'est facile pour moi de dire ça d'où je suis... mais ce serait encore plus simple de ne rien dire. Et je peux le dire parce que je suis issue d'une famille qui a risqué le prix fort pour s'opposer alors qu'il aurait été bien plus simple de demeurer à l'abri, loin du terrain de la lutte. Mon père était un Adama, un Foniké, un Billo. Sa lutte contre la dictature a préfiguré la leur. Il a consciemment risqué de finir au camp Boiro, Dieu lui a permis d'en réchapper et par conséquent, que je puisse écrire ces lignes. Alors oui je me permets, car c'est tout ce que je peux faire pour être utile et c'est le minimum que je dois à sa mémoire.
A bientôt chers lecteurs





