Bilguissa Diallo

Quand voter signifie duper au grand jour
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On en parle depuis des mois, l'événement a eu lieu hier et n'a surpris personne. Le référendum permettant de statuer sur l'adoption de la nouvelle constitution guinéenne a été approuvé lors d'un scrutin qui n'a surpris personne. En effet, la partition était déjà écrite et on ne convoquait les citoyens qu'avec la certitude de ratifier une décision déjà prise à leurs dépens. Si on accepte de se replonger sur la génèse de ce résultat, il faut se souvenir de quelques éléments clés pour comprendre à quel point le peuple guinéen s'est encore fait duper. Et plus ça va, plus la duperie se fait à ciel ouvert, sans même faire semblant.
En Septembre 2021, alors que le précédent président (Alpha Condé) briguait un troisième mandat dans un contexte tendu de contestation sociale, le colonel mamadi Doumbouya faisait irruption avec des comparses pour s'emparer du pouvoir, se sachant en disgrâce alors qu'il avait été justement recruté par Condé pour le protéger. L'ancien légionnaire originaire comme Condé de la région de Kankan, avait fait carrière dans la Légion Etrangère, et dirigeait les forces spéciales dont le but était d'intervenir sur des missions particulières, liées au terrorisme, à la sécurité intérieure ou au renseignement, autant dire une sorte de cellule dédiée au bon vouloir du pouvoir en place. Lors de la chute de Condé, Doumbouya avait suscité pendant quelques temps une forme d'espoir, du fait de sa promesse de rendre le pouvoir après trois ans de transition. Il disait que les précédents gouvernements avaient violé la Guinée et qu'il souhaitait lui faire l'amour (on dirait des paroles fumeuses d'un chanteur de RNB pervers narcissique).
Mais les Guinéens ont rapidement réalisé que les belles paroles n'engagent que ceux qui y croient, et le nouveau chef a fait comme tous ceux qui l'ont précédé sur le siège : s'arroger les pleins pouvoirs, réprimer la contestation, accaparer les ressources, placer des hommes de confiance aux postes clés et se comporter comme si ce pays était sa propriété privée.
Par ailleurs, le régime Doumbouya a cela de spécial qu'il est parvenu à réduire au silence la presse, ainsi que tous les opposants sérieux que Condé, Camara et Conté n'avaient pas osé étouffer à ce point. Très rapidement après la prise de pouvoir, les opposants Cellou Dalein Diallo et Sidya Touré se sont vus accusés de corruption, leurs biens ont été saisis et la maison de Diallo a même été incendiée. Les deux se sont exilés, craignant pour leur vie, tout comme l'ancie président.
Sur place, la presse a été muselée ou mise au pas, certains médias online se voient supprimés durant des semaines (Guinéematin), on brouille les ondes radios ou on suspend les autorisations d'émettre de chaînes de télévision comme Espace FM. Les militants pour la démocratie courent un risque plus grand, depuis un an on déplore la disparition mystérieuse de Foniké Mengué, Billo Bah et Habib Marouane Kamara. L'ancien bâtonnier de Conakry a été frappé en guise d'avertissement pour avoir simplement émis une déclaration critique à l'égard du régime, spécifiant qu'il n'était pas nécessaire de dépenser de l'argent public pour organiser des élections dont les résultats sont déjà connus.
Autant dire que le contexte est limpide, tout comme les intentions du locataire du Palais Mohamed V qui prétend que le peuple demande qu'il se porte candidat, ce même peuple que personne n'a rencontré et qui désirerait donc qu'un dirigeant arrivé par putsch renonce à sa promesse d'organiser un scrutin respectant la volonté du peuple, le vrai, celui qu'on croise tous les jours dans les rues et chemins de Guinée et qui n'en finit pas de succomber à la succession de ces dirigeants qui parlent à sa place.
Ainsi les opposants ont appelé au boycott du scrutin, les participants ont bien entendu le message qu'il était plus prudent de voter OUI plutôt que de s'opposer à une junte qui n'hésite pas à tabasser ou tuer ses cadres au vu et au su de tous.
Du coup le résultat ? 91%, histoire de dire que l'opposition existe et qu'on respecte un peu les règles. Et que contient-elle cette constitution au passage ? L'allongement de la durée de mandat de cinq à sept ans, renouvellable une fois, l'impossibilité de se présenter aux élections après 80 ans (ça élimine deux opposants sérieux que sont Alpha Condé et Sidya Touré), ni de se présenter si on est en exil (exit Cellou Dalein Diallo). Et le mieux, c'est cette mesure qui offre l'amnestie aux anciens chefs d'état, comme ça impossible de se retourner contre Doumbouya dans le futur. Pratique n'est-ce pas ? Et le plus pathétique, c'est encore de constater comment des anciens politiciens, issus de l'opposition, comme le premier ministre Bah Oury (fondateur de l'OGDH, organisation guinéenne des droits de l'homme) et ancien bras droit de CD Diallo à l'UFDG, se vautrer dans la compromission en collaborant à cette infâme mascarade de démocratie.
Quelle option reste-t-il ? Aucune, le peuple est pris au piège, enfermé de l'intérieur, verrouillés dans un pays où la voix des citoyens ne compte pas, ni leur avenir, ni leur santé, ni leurs espoirs. Il ne leur reste qu'à fuir, à courber l'échine ou à se révolter, sachant que le prix de cette dernière option est très élevé avec peu de garantie de succès, vu le degré de résignation dont ont dû faire preuve les guinéens pour survivre.
Ce que je décris là, c'est exactement ce contre quoi mon personnage Adama se battait dans Transhumances, cette fatalité qui broie des vies bien réelles cette fois. Lui a trouvé son échappatoire, la Guinée trouvera-t-elle la sienne un jour ?





